Vendredi 28 décembre 2007
Depuis l’intérieur du café mon regard appréhende les ombres enfouies sous les porches encore ruisselants. La foule zèbre la flaque miroitante d’un trottoir et c’est
Paris transfigurée que je retrouve au sortir des bureaux. Dans le bar, à la frénésie du comptoir en journée succède une période de transition plus calme, une heure charnière où les clients
désertent peu à peu le lieu pour rejoindre leur foyer. Alors les serveurs débarrassent les tables sur lesquelles les cuillères virevoltent dans le tintement des tasses empilées, les plateaux en
péril s’agitent sous leur monticule de porcelaine, les barmen ont quatre bras et quatre jambes, ils glissent, dérapent, déplacent les chaises, passent le balai, passent le chiffon, passent une
commande, salut l’entrant, hèlent le sortant, ruminent, fulminent, dominent, le tout sans respirer, pendant que mon imagination s’envolute autour des vapeurs s’échappant des bouches du
métro.
Pierre m’a donné rendez-vous comme tous les soirs dans ce lieu impersonnel. Il arrive vers dix-huit heures, s’assied en face de moi en souriant puis me demande
comment je vais. Plutôt bien en général. Il commande alors un chocolat et souvent les lampes du café s’illuminent avant qu’il ne soit servi. En l’attendant mon esprit participe à la tombée de la
nuit et dérive comme les lumières des véhicules griffant la baie vitrée. L’infini Paris m’enveloppe peu à peu, et au loin après la banlieue, la campagne accroche mes rêves dans ses combes.
Toujours plus loin, je parcours les villes de province avant de rebondir dans un autre pays ou sur un continent inconnu. Bien vite, la vie du café est absorbée ; riche de vide, la clameur
ambiante niche un silence idéal où les mots des clients sont proscrits, ceci n’est plus une surprise car ce phénomène se reproduit invariablement tous les soirs.
Dans cette étendue silencieuse et sans limite, Pierre se dessine peu à peu dans la rue devant moi, je devine sa bouche, ses yeux, son nez ses traits émaciés. Et
enfin son visage entier déformé par le verre épaissi et comme gagné à l’obscurité qui est descendue du ciel par la coulée de la rue. Décidément, seules les lumières des hommes résistent à la
nuit. Pierre me fait un signe de la main presque hésitant, je le distingue, j’interprète son geste et enfin je remonte à la surface compliquée des évènements en respirant à nouveau. Ces yeux
m’indiquent une petite laine tombée du dossier et à présent souillée par la poussière du carrelage. Il se trompe, ce n’est pas la mienne, je n’ai jamais porté de lainage, c’était celle de cette
femme qui m’observait dans le reflet à l’instant. Sans cet indice cette jeune personne aurait paru absente c’est sûr, d’ailleurs je le dis à Pierre lorsqu’il s’installe à ma table. Il me parle un
peu en paraissant douter, puis il détourne son regard quand je lui touche la main afin de le rassurer. Nous nous retrouvons désunis par cette étoffe malencontreuse et lentement, la nuit accouche
de ses signes.
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